Les robots n’auront pas ma peau

Published by Florilège on

FLORILEGE - Les robots n'auront pas ma peau

Les robots ne transforment pas seulement le secteur industriel : ils envahissent aussi les Rédactions, ré-initialisant le métier de journaliste d’une manière particulièrement marquée depuis trois ans. Faut-il s’en inquiéter ? Peut-on tirer des opportunités professionnelles de ces évolutions ? Je m’interroge… 

 

« D’ici à 2025, 90 % des informations que nous lirons seront rédigées par des robots ». Cette projection de Kris Hammond, fondateur de Narrative Science, fait froid dans le dos. Comment ne pas voir là le risque d’une information unique, conduisant à une pensée unique ? En tant que journaliste, je m’inquiète : qu’adviendra-t-il de ma profession ? Quelles conséquences sur le marché de l’emploi, déjà en tension pour les journalistes professionnels ? Et surtout, quid de la qualité de l’information ?

Ils s’appellent Quill, Wordsmith et Quakebot…

Les robots-journalistes ne sont plus depuis longtemps du domaine de la science fiction. Les premières « Générations automatiques de textes » (GAT) remontent aux années 60. Mais, c’est véritablement depuis trois ans que les médias affichent un recours de plus en plus important aux programmes d’intelligence artificielle pour automatiser une partie de leurs productions rédactionnelles.

Aux Etats-Unis, les sociétés Automated Insights et Narrative Science se partagent une grande part de la GAT. Sur la page d’accueil de son site web, Automated Insight chiffre sa capacité de production annuelle à plus d’1,5 milliard de textes pour des entreprises de secteurs variés, dont d’importants médias. Son programme Wordsmith est d’ailleurs utilisé par l’agence de presse Associated Press depuis 2014, pour la rédaction de dépêches économiques. Le magazine américain Forbes a opté pour la solution Quill, développée par Narrative Science. Citons aussi Quakebot , robot-rédacteur conçu par le développeur Ken Schwencke, qui a rejoint la Rédaction du Los Angeles Time  il y a trois ans, avec la mission de traduire sous forme de billets de blog les notifications envoyées par l’US Geological Survey à chaque fois qu’un tremblement de terre se produit dans le Sud de la Californie…

Et toute cette technologie investit progressivement les Rédactions françaises. En mars 2015, à l’occasion des élections cantonales, le site d’information du quotidien Le Monde s’est doté de l’outil Data2Content pour produire quelque 36 000 brèves, et donner les résultats de chaque canton.

Pour les entreprises de presse, le bénéfice est immédiat : les robots-rédacteurs produisant leurs textes bien plus rapidement que leurs homologues humanoïdes, les médias peuvent satisfaire plus vite le besoin de leurs publics en informations, gagner en audience, et s’affirmer auprès des annonceurs…

Côté humain : de nouveaux débouchés

Le métier de journaliste est-il pour autant voué à disparaître ? A priori non, mais nos méthodes de travail n’ont déjà plus rien à voir avec celles d’Albert Londres, et de nouveaux besoins en compétences émergent dans l’entourage direct des robots-rédacteurs.

Personne, même les robots, n’étant à l’abri de données fausses ou sous-influence, ceux-ci agissent encore sous le contrôle d’équipes de journalistes spécialement formés, qui préparent et vérifient leur travail, avant de décider d’une éventuelle diffusion.

Autre débouché : celui de journaliste-programmeur. Ce nouveau métier consiste à développer des algorithmes capables de rassembler et de transformer les données en textes. Les programmes les plus simples sont actuellement utilisés pour remplir des articles à trous. D’autres, plus élaborés, sont capables de collecter des informations, de récupérer des photographies et de rédiger des articles sans faute d’orthographe ni de grammaire ; c’est le cas de Stats Monkey, notamment, plébiscité outre-Atlantique pour la production de comptes rendus de rencontres sportives.

Une nécessité d’évoluer

Personnellement, je n’ai pas choisi ce métier pour écrire des lignes de codes. Pas plus pour devenir la « nounou » d’un robot, dont il faudrait que je contrôle le travail, ou pour lequel je devrais rédiger des textes à trous. En revanche, je suis persuadée que le monde a plus que jamais besoin de journalistes capables d’utiliser ces nouveaux outils dans le respect de leur déontologie… et des véritables attentes du public.

A ce titre, le data journalisme, qui consiste à collecter des données, à les présenter au grand public, à les expliquer et à les analyser, et le journalisme computationnel, qui combine algorithme, bases de données et méthodes de sciences sociales, m’apparaissent comme autant d’évolutions constructives. Ces méthodes nées du web donnent au métier de nouvelles dimensions tournées vers le collaboratif, et pourraient bien conduire – dans une certaine mesure – à une plus grande transparence.

Et si l’avenir était à la slow-information ?

Reste que, pour moi, le travail du journaliste consiste avant tout à sortir le nez de son ordinateur ! L’information n’est pas une donnée ou un ensemble de données, mais le produit d’une conjonction de facteurs ; au journaliste de confronter sa matière (éventuellement rapportées par un robot) à la réalité, en procédant aux vérifications nécessaires, en la contextualisant et en allant chercher sur le terrain des explications, des avis d’experts, des témoignages… de la vie !

Certes, tous les articles n’ont pas forcément besoin de raconter une (longue) histoire. S’il faut aller à l’essentiel, les données des robots peuvent suffire (dans la mesure où elles ont été vérifiées par des journalistes professionnels).

Mais, j’ai la nette sensation qu’une tendance inverse émerge, marquée par des courants comme la slow information ou le développement des docu-fictions. Le public a besoin d’informations expliquées et, mieux encore, racontées par des personnes de confiance ! Et qui mieux que des journalistes savent faire revivre l’histoire, avec force illustrations et exemples, et en maniant la langue de manière plaisante selon des références propres à la culture de leurs publics ? Cela, aucun robot n’est capable de le faire. En tous cas pas pour l’instant…

Si c’est le cas dans 10 ans, je m’incline ! J’irais élever des chèvres en Ardèche… (si le métier de berger n’est pas robotisé d’ici-là !)

Mais, si tel n’est pas le cas, si comme le prévoit Kris Hammond le travail des robots représente dans 10 ans 90 % des informations que nous lirons, à quels types d’informations aurons-nous vraiment accès ? Des gros titres et des brèves ? Des suites de chiffres analysées ? Un contenu efficace, mais ennuyeux ? Pire : un contenu sous influence et difficilement contestable ?…

Alors, faire appel à des robots ? Pourquoi pas, mais à la condition qu’ils restent à leur place : celle de me faire gagner du temps en facilitant vraiment mes recherches. J’ajouterais une seconde condition : que reste au cœur des préoccupations des Rédactions le devoir d’apporter aux publics des informations vérifiées, riches de sens et de vie, intelligibles, originales et stylées. Ce métier est fondamentalement humain… et doit le rester !

Florence Gouton

Sources :

·        Le Journalisme : vers une intelligence artificielle, par Sophie Roche, mars 2017 (http://future.arte.tv/fr/le-journalisme-lere-numerique/le-journalisme-vers-une-intelligence-artificielle)

·        Robot-rédacteur et méta-journalisme, la nouvelle équation gagnante(http://www.meta-media.fr/2015/04/23/robot-redacteur-et-meta-journaliste-la-nouvelle-equation-gagnante.html), par Nicolas Becquet, avril 2015.

·        Le journalisme « hacker » – Une nouvelle utopie pour la presse, par Sylvain Parasie, juin 2011 (http://www.laviedesidees.fr/Le-journalisme-hacker.html)

·        Syndicat National des Journalistes (France) – Charte d’éthique professionnelle des journalistes (http://snj.fr/content/charte-d%E2%80%99%C3%A9thique-professionnelle-des-journalistes?article1032=)

·        BFMTV – Départementales: un robot-journaliste écrit 36.000 articles (www.bfmtv.com/culture/pour-couvrir-les-departementales-le-site-du-monde-a-fait-appel-a-des-robots-journalistes-871121.html)


Revenir à l’accueil

Mieux me connaître

Connectons-nous !

%d blogueurs aiment cette page :